Nouvel épisode de la série culte, Anno 117 propulse le joueur au cœur de la Rome impériale avec un city-builder dense, somptueux, d’une profondeur rare. Entre gestion culturelle, routes commerciales et territoires hostiles, Ubisoft Mainz revisite la formule sans la dénaturer. Un retour en Antiquité qui marque durablement la série.
L’Empire étend son ombre jusqu’aux rivages brumeux du nord. Les plaines du Latium s’ouvrent sans résistance, baignées de lumière et d’histoire, tandis qu’Albion, qui arrive plus tard, oppose une terre plus farouche, enracinée dans ses traditions. Dans Anno 117, chaque choix influe sur la manière dont les peuples vivent, réagissent et se transforment. Les frontières économiques rencontrent les frontières culturelles et modèlent l’avancée d’un empire qui n’a rien d’un long fleuve tranquille. La promesse antique s’invite dans chaque décision, du tracé sinueux des routes aux premiers échanges maritimes qui relient les deux régions. Au-delà du décor romain, ce nouvel épisode redéfinit subtilement les équilibres d’un genre qu’Anno domine depuis plus de vingt ans.
Les premières minutes donnent un premier aperçu de la nouvelle direction prise par Ubisoft Mainz. L’installation d’une colonie dans le Latium rappelle les fondements classiques de la série. Les îles dévoilent une fertilité idéale, les ressources se dévoilent au fil de l’exploration, les chaînes de production s’entrecroisent avec une logique familière. On bâtit les premiers quartiers, on observe les citoyens qui circulent, on ajuste les besoins élémentaires. L’impression renvoyée rappelle immédiatement l’essence d’Anno, ce rythme lent mais sûr où le cœur de la partie repose sur un équilibre subtil entre expansion, optimisation et anticipation. Pourtant, une différence se glisse presque immédiatement dans les mécaniques.

Le système de besoins, repensé en profondeur, bouleverse les habitudes. Là où Anno 1800 exigeait de suivre un cahier des charges assez strict, Pax Romana opte pour une structure plus souple, plus tolérante, mais tout aussi exigeante. Les attentes des citoyens sont réparties en grandes catégories, et plusieurs biens peuvent répondre à la même jauge. Le choix appartient au joueur, qui adapte désormais ses productions selon la géographie, la fertilité ou les stratégies culturelles. Les besoins deviennent une mosaïque où la flexibilité s’invite au même titre que la nécessité. Cette liberté ne simplifie pas la tâche, elle la transforme. Les quartiers vivent avec leurs propres compromis, des attentes partiellement remplies ou des priorités ajustées en continu. La ville respire différemment, moins rigide, plus organique.
Cette philosophie s’accorde parfaitement avec la séparation entre Latium et Albion. La carte se scinde en deux régions radicalement distinctes. La première, matrice de l’Empire, offre une progression classique, presque confortable. Les îles sont vastes, la terre fertile, les constructions s’élèvent avec une fluidité qui encourage la démesure. C’est ici que naissent les forums marchands, les villas patriciennes, les monuments d’envergure qui dominent l’horizon. Une cité romaine y prend forme avec une majesté progressive et palpable. Une identité stable se construit, un tissu urbain cohérent qui s’étend jusqu’à la mer.

Albion, elle, s’impose comme un contrepoids. Rien n’y est simple. Les plaines détrempées repoussent les cultures classiques, les villages se dispersent, les reliefs fragmentent la progression. La région impose une approche presque survivaliste où chaque implantation doit composer avec le climat, les traditions locales, les ressources rares et les habitants hostiles à toute romanisation précipitée. Cette tension culturelle devient un moteur constant. Construire un bâtiment romain au cœur d’un territoire celte n’est pas anodin, loin de là. Les habitants en subissent l’influence, l’acceptent mal, parfois jusqu’à ralentir leur progression sociale ou saboter indirectement les chaînes logistiques qui dépendent de leur satisfaction. Le joueur apprend vite que l’Empire ne s’impose pas sans heurts, sinon cela entraîne frustrations, résistances et déséquilibres économiques. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autre.
Anno 117 installe ici un mécanisme rarement exploré dans les city-builders classiques : l’identité culturelle devient une ressource. Une ressource invisible, mais essentielle, capable d’annuler les efforts d’une économie parfaitement huilée. Elle influence l’accès aux classes sociales supérieures, modifie l’adhésion des habitants aux plans d’aménagement, etc. Le joueur compose constamment entre harmonie culturelle et impérialisme assumé. Une capitale romaine saturée de symboles celtes ne progresse pas. Une colonie celte trop romanisée se crispe. Le juste milieu se cherche, parfois se perd, et crée une dynamique narrative intrinsèque où chaque choix d’urbanisme prend un poids stratégique inédit : il faut avancer, mais il faut bien choisir la façon de faire et qu’on se le dise, plusieurs choix modèlent les avancées possibles ou non ensuite.

Le sentiment de bâtir un monde organique s’accentue grâce aux routes diagonales, qui dessinent des quartiers plus naturels. Le dessin urbain devient un véritable outil d’expression. On contourne une colline, on trace une place triangulaire, on installe un aqueduc qui épouse le relief. La « rigidité » des anciens épisodes disparaît peu à peu au profit d’une architecture plus libre, plus élégante, presque plus humaine. Les bâtiments eux-mêmes réagissent différemment, leurs zones d’effet dépendant directement de la manière dont les routes les relient. Ce changement encourage une réflexion plus profonde sur les flux plutôt que la simple optimisation de surface. Les quartiers se développent comme des entités vivantes, façonnées par les routes, les cultures et les contraintes géographiques. On n’empile pas bêtement tout ce dont on a besoin, on réfléchit à comment optimiser chaque flux, chaque route, etc.
Très vite, les routes commerciales deviennent le cœur battant de la partie. Latium et Albion ne peuvent pas vivre sans échanges mutuels. On organise la logistique, on répartit les productions, on optimise les entrepôts, on attribue à chaque navire des trajets précis. L’économie tourne, parfois parfaitement, parfois en vacillant au point de frôler l’implosion. Une île saturée, un bateau perdu, une demande en hausse, et c’est toute la chaîne qui doit être repensée. Le joueur passe d’un rôle de bâtisseur à celui d’architecte logistique, ajustant en continu pour maintenir l’équilibre général. C’est dans ces ajustements constants que le jeu révèle sa nature profonde, celle d’un puzzle économique mouvant, où chaque décision influence les dix suivantes.

La recherche ajoute encore une strate de complexité. L’arbre technologique est immense, presque intimidant au premier regard. Il encourage les spécialisations, les orientations ciblées, parfois même les paris risqués sur le long terme. Il est impossible de tout débloquer en une seule partie, ce qui pousse naturellement à relancer des runs, à tester d’autres approches, à imaginer des variantes. La progression persistante, avec ces avantages permanents que l’on accumule de partie en partie, installe un lien fort entre chaque run, comme un héritage transmis par l’Empire lui-même.
La dimension militaire reste volontairement secondaire, mais elle s’intègre mieux qu’auparavant. Les affrontements navals demandent une anticipation réelle, car chaque perte peut enrayer la logistique. Les combats terrestres, eux, restent plus anecdotiques, mais ils n’entravent jamais la progression générale. Leur fonction semble avant tout d’accompagner les tensions, de marquer les enjeux politiques et culturels, de souligner les conséquences d’une expansion trop brutale. Là encore, le jeu évite l’escalade guerrière au profit d’une logique de gestion, où la défense de l’Empire reste une extension de son économie.
Sur le plan visuel, Anno 117 s’impose comme l’un des opus les plus accomplis de la série. Les cités romaines respirent, vibrent, débordent d’activité. Les toges, les forums, les temples, les mosaïques, tout semble pensé pour raconter une histoire immédiate. Zoomer sur les quartiers devient un plaisir permanent, presque contemplatif. Albion offre un contraste saisissant avec son atmosphère brumeuse, ses forêts denses, son ciel chargé. L’ensemble dégage une identité forte, servie par des jeux de lumière et une esthétique globale d’un niveau remarquable. L’interface soutient efficacement cette richesse. Les outils de planification se montrent plus souples, les duplications de quartiers plus simples, la gestion des flux plus lisible. Certains menus demandent encore une gymnastique, notamment pour identifier les effets culturels ou les influences précises des bâtiments, mais l’ensemble demeure extrêmement confortable. Le jeu ne fatigue jamais, même lors de longues sessions destinées à optimiser un empire devenu tentaculaire.
À mesure que les villes grandissent, le jeu révèle son endurance. Les défis émergent sans relâche, sans jamais se répéter mécaniquement. Une pénurie, un incendie, une île saturée, une fertilité absente, une route maritime engorgée, un quartier culturellement instable, tout devient prétexte à remettre un problème sur l’établi. L’empire ne dort pas, il évolue, il réclame une attention constante, presque méticuleuse, mais toujours gratifiante. Les choix de fin de partie, entre restructuration totale ou expansion contrôlée, donnent une densité exceptionnelle à l’endgame, qui s’étire sans jamais s’essouffler.






Anno 117 ne révolutionne pas la série de fond en comble, mais il la renforce avec une maturité palpable. Sa gestion culturelle, ses routes diagonales, ses régions complémentaires, sa flexibilité dans les besoins, sa recherche colossale et son esthétique maîtrisée créent un ensemble cohérent et puissant. Les nouveautés s’intègrent naturellement, et l’ambition antique devient la colonne vertébrale d’une expérience qui s’inscrit durablement dans l’héritage de la série.
Anno 117 Pax Romana propose une vision aboutie de l’Empire, où chaque construction, chaque influence et chaque échange participe à un monde cohérent et vivant. Les mécaniques culturelles apportent une profondeur inédite et renforcent la personnalité des régions. Le jeu s’appuie sur une direction artistique somptueuse et des systèmes repensés avec intelligence. Malgré quelques limites sur la clarté de certaines informations ou des combats terrestres encore trop légers, l’ensemble reste remarquable de maîtrise. Anno 117 confirme l’excellence de la série en mariant ambition antique et gestion moderne avec une élégance rare. Sa profondeur, son identité culturelle forte et sa liberté architecturale en font l’un des city-builders les plus complets. Une réussite solide qui s’impose comme un pilier durable pour les années à venir.