Romeo Is a Dead Man est une expérience comme on en voit peu. De l’action en veux-tu en voilà, une narration déjantée, une mise en scène décalée : il a tout du titre qu’on lance sans trop savoir où l’on va, où l’on se pose encore beaucoup de questions durant les premières heures, mais dont chaque minute, chaque session procure du fun à foison. Une superbe surprise, un jeu qui part dans tous les sens, mais qu’on aime pour ce qu’il est : un vrai Suda, qui ne se prend pas au sérieux mais qui génère un kiff puissant.
Romeo Is a Dead Man, c’est le condensé de tout ce qui a fait la renommée de Suda51 et de Grasshopper Manufacture, avec ce goût prononcé pour l’absurde, une narration qui part dans tous les sens et une action violente à la mise en scène ultra stylée. Il ne faut d’ailleurs que quelques minutes pour comprendre le WTF du jeu. Le joueur incarne Romeo, un jeune policier de la petite bourgade de Deadford. La cinématique d’introduction s’illustre au travers de la dashcam de sa voiture de patrouille. Pendant sa tournée, il aperçoit un corps inerte sur la route. Il s’arrête, et ce corps se relève pour massacrer Romeo, le laissant le visage en sang, déchiqueté. Alors qu’il allait se faire « finir », un portail s’ouvre : un biker avec side-car arrive, éclate la chose qui nous a tués et s’approche du corps de Romeo inerte. Le jeune homme dit être notre grand-père, nous injecte un truc en plein dans l’œil de la partie amochée de la tête, et voilà qu’on se retrouve « vivant », affublé d’un fameux casque autour de la tête. Romeo devient alors Deadman.
Et ce n’est pas tout. Romeo avait rencontré une femme quelque temps auparavant, d’une manière assez similaire : inerte, amnésique… Il en est tombé amoureux, ils sortent ensemble et avaient prévu de quitter Deadford. Manque de bol, Romeo vient de mourir et, surtout, il semblerait que cette femme, Juliette, soit liée à son accident, et qu’elle possède des versions maléfiques dans le multivers. Pour finir, le sauvetage du jeune grand-père a déréglé l’espace-temps, créant des failles dont des criminels ont profité pour foutre le bordel. Deadman se fait alors embarquer par une police spatiale qui traque ces truands, et dont il va devoir s’occuper tout en poursuivant sa traque des variantes de Juliette. Voilà, vous êtes toujours là ? Je vous l’avais dit : Romeo Is a Dead Man part dans tous les sens, et sa narration comme son pitch donnent le tempo. Dès les premières cinématiques, l’ambiance est posée, avec des jeux de mots à faire exploser de rire, des trolls assumés, et notamment des références à Roméo et Juliette, dont le héros lui-même s’amuse.
Here’s come the Dead Man !
Deadman se retrouve donc embarqué malgré lui dans cette traque dimensionnelle, avec pour objectif d’arrêter les brigands afin de corriger les anomalies, éliminer toutes les menaces qui se jouent du règlement, tout en recherchant son amante criminelle. Le fil narratif, bien que paraissant complètement à l’ouest tant il n’a ni queue ni tête, fédère malgré tout, car on a envie de comprendre, de découvrir les prochaines étapes et d’arriver au fin mot de l’histoire. Les événements ne suivent pas une chronologie linéaire, mais une construction éclatée, dévoilant par fragments des pans de l’histoire, souvent contradictoires, incomplets ou imprécis, laissant le joueur dans le flou un certain temps. La mise en scène alterne entre cinématiques, faux comics, stop motion et bien d’autres styles.

Le ton oscille entre cynisme et humour absurde, donnant à Romeo Is a Dead Man une identité originale et fraîche, parfois déroutante, mais qui parvient toujours à nous remettre sur les rails. Le jeu assure, tape dans l’œil et surprend régulièrement, multipliant les rebondissements. Le rythme ne faiblit jamais et nous en met plein la tête. Difficile de rester insensible face au dernier Suda51. Mais derrière ce chaos ambiant, les fils commencent à devenir logique et on arrive à rassembler (ou on pense du moins) les pièces du puzzles … parfois cela se confirme, à d’autres moment, Romeo créé un nouveau rebondissement et c’est reparti pour un tour !
Côté gameplay, Romeo Is a Dead Man adopte le format action à la troisième personne, dans laquelle Romeo dispose aussi bien d’une arme de corps à corps que d’une distance. Chaque frappe réussie remplit une jauge de sang, permettant l’utilisation d’une attaque spéciale dévastatrice une fois celle-ci pleine. Certains ennemis possèdent un point faible à faire exploser avec l’arme à feu. La prise en main est rapide, l’action frénétique, avec des projections de sang ou de particules multicolores dans tous les sens. L’impact visuel des coups est permanent. Chaque ennemi adopte un pattern différent à analyser, afin d’agir en conséquence tout en surveillant ses PV, les munitions de l’arme — dont le temps de recharge peut varier — ainsi que son énergie.

Le bestiaire se montre plus ou moins varié et réserve quelques surprises. Les boss, souvent de taille démesurée et dotés d’un chara-design pour le moins atypique, proposent des mécaniques originales nécessitant une exécution rigoureuse. Même si, sur la durée, le gameplay analysé seul peut se montrer redondant, la faute à une formule qui dévoile assez rapidement tous ses atouts, la générosité de l’ensemble et surtout le total WTF ambiant donnent envie d’aller plus loin, d’en voir davantage et efface ce sentiment de déjà vu pour nous amener toujours plus loin.
Mourir un autre jour, ou tout de suite
Mourir fait partie intégrante de l’expérience. On y retrouve un système rappelant les ARPG exigeants actuels, avec une mécanique similaire aux feux servant de sauvegarde et de soin, mais ayant pour effet de faire réapparaître les adversaires, voire certains objets. Tout au long de l’aventure, on récupère divers objets et ressources utilisés depuis le hub central pour améliorer Romeo, débloquer quelques armes et les améliorer. C’est aussi depuis ce hub qu’en plantant des graines, on cultive les Bâtards, sortes d’avatars invocables temporairement sur le champ de bataille pour nous assister un court instant. Chaque Bâtard propose ses propres capacités, forces et faiblesses, ajoutant un peu de profondeur à l’ensemble. En changeant d’arme à la volée en plein stage, en alternant CaC et distant, sans oublier ces minions, la formule baston se révèle assez riche.
En dehors des phases où Romeo progresse dans des niveaux distincts, chacun situé dans une autre ligne temporelle avec des décors bien marqués, on trouve de nombreux passages annexes, différents, dans des mondes parallèles psychédéliques, sans oublier quelques mini-jeux comme la cuisine, du pong à deux axes, des singularités à traverser à moto, et bien d’autres idées. Le hub passe d’ailleurs en mode pixel art façon jeux 8/16 bits, jusqu’aux cartes illustrant les personnages qui parlent. Il sert de point central, où l’on retrouve de nombreux PNJ pour toute la facette RPG et l’amélioration de Romeo. Encore une fois, le but est de casser le rythme, et de créer comme une faille entre passage action et d’autres plus posés. Même le menu pour choisir la difficulté se montre totalement différent de ce qu’on a pu voir (et au au niveau max … ca pique, soyez prévenus).
Chaque retour au hub affiche quelque chose de nouveau par rapport au passage précédent. Chaque niveau traversé propose sa situation déjantée et pousse le délire un peu plus loin. On pense avoir tout vu, mais chaque nouvelle séquence démontre à quel point Suda51 parvient à créer la surprise, à renouveler son art et à proposer du neuf. Au final, même si l’ensemble est entouré de situations comiques toujours plus déconnectées, tout trouve un écho en fin de jeu. Les ramifications deviennent claires (enfin, claires, on se comprend). Le titre ne se prend pas au sérieux, mais rien n’est laissé au hasard : tout a un sens, et cette mise en scène exceptionnelle crée une véritable symbiose avec l’ensemble.
























Sur l’aspect technique, Romeo Is a Dead Man frappe fort avec un rendu de qualité sur console et une direction artistique qui tabasse. On enchaîne des rendus très propres, avec une image parfois texturée, parfois un peu plus aliasée pour toujours marquer le changement avec des cassures, en changeant sans cesse de style et d’approche. La base est solide et chaque niveau dévoile un nouveau parti pris visuel, de nouveaux effets. Les cinématiques alternent entre cutscenes in engine, stop motion façon comics à l’ancienne et bien d’autres techniques, créant une rupture permanente, à l’image de la narration, pour finalement conserver une cohérence avec l’histoire, les niveaux traversés et les boss rencontrés.
Romeo Is a Dead Man repose sur une richesse constante, accumulant sans cesse de nouvelles idées et mécaniques, tout en parvenant à les imbriquer pour former une œuvre explosive et cohérente. Le jeu est dense, volontairement instable, et surprend en permanence, exposant la patte Suda51 avec brio. On est habitué à des productions originales, mais Romeo Is a Dead Man franchit clairement un cap dans l’absurde. Ce n’est en aucun cas une critique, bien au contraire : le jeu refuse de rester dans un cadre précis et veut être tout sauf conventionnel. Même si la boucle de gameplay, analysée seule, pourrait paraître redondante à la longue, le renouvellement constant de tout ce qui l’entoure maintient manette en main. Le résultat final va au-delà de ce que j’espérais ou imaginais. Un vrai coup de cœur de ce premier rush 2026.