Sovereign Syndicate nous plonge dans une enquête en pleine version steampunk et victorienne de Londres. Avec son orientation CRPG et sa touche de mécaniques tournant autour du tarot, le titre de Crimson Herring Studio tente de centrer son voyage sur l’écriture et le RPG narratif plutôt que l’action, avec une approche originale. Si tout n’est pas parfait, Sovereign Syndicate reste une production efficace et plaisante.
Londres est touchée par une série de disparitions dans les quartiers portuaires de la ville, perçues dans un premier temps comme de simples affaires des bas-fonds, mais peu à peu des indices apparaissent et commencent à laisser apparaître une nébuleuse en toile de fond. Atticus, détective en charge de l’enquête, y voit une organisation agissant dans l’ombre et profitant des tensions sociales qui touchent la ville pour agir. Peu à peu, les investigations d’Atticus pointent vers un complot mêlant manipulations politiques, croyances mystiques et expérimentations technologiques.
En plus d’Atticus, le détective ancien marin, le joueur incarne tour à tour Clara, une corsaire liée aux réseaux clandestins se livrant à des activités de contrebande, mais aussi Otto, un automate se questionnant sur sa propre identité, son libre arbitre et les tensions qui règnent sur la ville à cause de la technologie. Si chaque héros suit sa propre route et possède ses ambitions, les différentes trames se croisent régulièrement et la vision de certains événements sous plusieurs angles apporte de la consistance au lore, et surtout nous apporte des indices pour comprendre l’ensemble. Le jeu adopte une structure découpée en chapitres, où chaque quartier est interconnecté aux autres. La progression est certes linéaire sur le terrain, mais les ramifications sont nombreuses, et nos choix ont des conséquences.
Une discussion, plusieurs solutions
Le cœur du gameplay fait penser à l’excellent Disco Elysium, par exemple, avec une expérience centrée principalement sur les dialogues, nos choix et les tests de compétences. Chaque interaction ou sélection de dialogue enclenche un test, mais là où on a l’habitude d’avoir un dé pour résoudre ces tests avec un jet, Sovereign Syndicate utilise un système de tarot où chaque carte possède une valeur numérique, avec parfois un arcane majeur associé. Le résultat est la combinaison du score de la carte de tarot et de notre niveau de compétence concerné. Si le total dépasse le seuil minimal, l’action réussit. La part d’aléa n’est pas forcément aussi élevée qu’avec un dé car nos stats entrent déjà en compte, mais surtout, des compétences acquises durant l’aventure influent sur les probabilités de succès, tout comme la faculté de pouvoir parfois retirer des cartes du deck. Forcément, plus une compétence est élevée, plus nos chances de succès augmentent et, inversement, plus un aspect est négligé, plus il est compliqué de passer l’exercice. Heureusement, le jeu indique clairement le niveau de difficulté d’un jet, pratique pour mesurer en amont le risque.

















Les compétences se regroupent en plusieurs catégories comme la persuasion, l’intimidation, l’observation, etc., et leur progression se fait au gré de l’utilisation qu’on en fait, mais aussi par l’allocation de points en gagnant des niveaux. Cet ensemble pousse vers des spécialisations plus qu’autre chose, donnant pour le coup une bonne rejouabilité car un Atticus axé empathie n’obtient pas les mêmes résultats lors d’une interrogation qu’un Atticus qui intimide. Et des exemples de la sorte, il y en a énormément. Le fait de bâtir nos héros selon une orientation principale pourrait sembler à contresens du système de tarot mais, pour le coup, c’est la solution à adopter : pousser l’orientation d’un personnage à fond, le jouer à 100 %, en appuyant l’aspect JdR. Par contre, plus on avance, et moins la tension liée à nos tests est forte, l’ensemble devenant un peu plus prévisible. Il n’y a pas de combat en temps réel ou d’affrontement comme on pourrait l’avoir dans d’autres CRPG, tout se résolvant par le dialogue et ce système de tarot. Selon les options choisies et la réussite ou non de nos tests, une scène tendue arrive à une désescalade diplomatique ou un protagoniste est brusqué, mécontent, fermant certaines options et nous poussant alors à revoir nos plans, dont pas mal d’impacts ne se mesurent qu’à moyen / long terme, avec parfois de vrais murs qui s’érigent sur notre route. Le poids des mots n’a jamais été aussi lourd.
Script maitrisé, linéarité avérée
L’exploration se fait en vue isométrique, avec à chaque fois des zones de taille modérée, allant des docks et autres zones industrielles à des bars, ateliers, etc. On circule librement dans chacune de ces cartes, avec des interactions ciblées : discuter avec des PNJ, inspecter un recoin, trouver des indices, etc. Oubliez toute notion d’aléatoire, de patrouilles à éviter, etc., tout étant scripté et orienté vers une progression linéaire quand on se balade. La partie aléatoire provient finalement de nos actions et de l’impact qu’elles génèrent. La trame principale se compose de quêtes tournant autour de cette série de disparitions et du mouvement sectaire derrière, alors que tout ce qui est secondaire se veut plus centré sur les relations des personnages, les dilemmes moraux locaux, les problématiques et tensions que chacun rencontre. La partie facultative reste assez contenue, Sovereign Syndicate privilégiant la densité et la profondeur de ses dialogues et la ramification nébuleuse de l’ensemble plutôt que de multiplier les activités sans lien.
La direction artistique va de pair avec l’ambiance industrielle, steampunk, de cette version de Londres : palette sombre, tons bruns, ocres, etc., arborant des environnements certes détaillés mais assez statiques. L’interface, de son côté, met le focus sur les textes, avec de nombreux tooltips, des indications claires et des informations explicites à l’écran sur nos chances de succès à chaque test. La couche audio reste assez discrète, et l’absence de doublage pousse à bien se focaliser sur le texte, à une lecture attentive. Du coup, les joueurs privilégiant le terrain et l’action à la lecture à outrance, passez votre chemin, soyons clairs. Le rythme global est en adéquation avec le style, plutôt lent, posé, avec des enjeux se dévoilant doucement mais sûrement, tout comme les liens entre chaque faction.
Sovereign Syndicate est un RPG prenant, dès lors qu’on adhère à la proposition très narrative, calme, posée, avec cette couche tarot originale (bien que moins impactante sur la fin). L’écriture est forte, bien ficelée, le casting est solide, et la nébuleuse des mécaniques et surtout des effets de nos décisions poussent vers une rejouabilité robuste. Dès lors qu’on aime les CRPG profonds, bien écrits et prenants par leur histoire (mais imposant alors un rythme lent), Sovereign Syndicate est un titre qui affiche pas mal d’arguments à faire valoir.