Sorti discrètement sur PC, Esoteric Ebb s’impose rapidement comme une proposition à part dans le paysage du RPG narratif. Porté par une écriture dense et une approche très marquée du jeu de rôle, le titre attire d’abord par sa direction artistique et son univers arcanepunk singulier, cachant une expérience solide, certes parfois rugueuse, mais prenante. Sans révolutionner la formule, le jeu s’inscrit dans une lignée bien précise : celles des RPG narratifs prenants.
Le premier contact repose largement sur son atmosphère. La ville de Norvik connaît des tensions politiques majeures et sociales qui impactent son fonctionnement, avec un monde vivant, dense, cohérent. Le cadre arcanepunk apporte une identité visuelle reconnaissable, sans jamais tomber dans la surcharge. Le jeu prend le parti de limiter fortement l’action pour se concentrer presque exclusivement sur l’interaction et la narration. Ce choix s’impose dès les premières minutes. En effet, les dialogues et les interactions qui en découlent occupent une place au centre de l’expérience. Si, dans d’autres RPG, les choix durant les discussions orientent la scène à l’instant T, Esoteric Ebb donne plus l’impression de façonner notre personnage durablement, de lui créer sa posture face à tel ou tel événement. Le personnage incarné devient progressivement le reflet des décisions prises, qu’elles soient calculées ou improvisées.
Les compétences tiennent un rôle essentiel dans toute cette mécanique, avec des aptitudes influençant les dialogues, pas toujours en frontal et souvent plus subtilement, mais cela a un sens, un poids, sur le long terme. Ce fonctionnement donne une épaisseur particulière aux échanges, mais demande aussi un temps d’adaptation. Les premières heures sont parfois floues, mais c’est le temps d’appréhender le fonctionnement derrière ces mécaniques, d’appréhender l’imbrication de chaque composante. Les jets de dés viennent compléter cette logique en introduisant une part d’incertitude constante. Chaque tentative importante peut réussir ou échouer, sans garantie. Là où le jeu se distingue, c’est dans sa manière de traiter l’échec. Une action ratée ne bloque pas nécessairement la progression. Elle ouvre souvent d’autres possibilités, parfois moins favorables, parfois simplement différentes. Cette approche évite la frustration classique liée à la réussite obligatoire et encourage une forme d’acceptation des conséquences. Le joueur avance avec ses erreurs, ce qui renforce la cohérence de l’ensemble (on parle souvent de cohérence ici).
Cette structure produit un rythme particulier. L’expérience repose sur la lecture, l’analyse et la prise de décision. Les séquences d’action sont rares, et lorsqu’elles apparaissent, elles restent secondaires. Le jeu demande de s’investir pleinement dans son écriture. Cette exigence peut constituer un frein, surtout sur la durée, pour ceux voulant un peu d’action, soyez donc prévenu. L’écriture est assurément l’une des forces d’Esoteric Ebb, avec une atmosphère et une ambiance géniales, alternant ton décalé, sérieux, voire même une pointe d’humour. Les personnages existent par leurs contradictions, leurs intérêts et leurs failles, jouissant d’une qualité de plume indéniable. Les dialogues évitent la neutralité et cherchent au contraire à installer des situations ambiguës. Il devient rarement possible de trancher clairement entre le bon et le mauvais choix. Cette absence de réponse évidente participe à l’implication du joueur, qui doit assumer les conséquences de ses décisions et encore une fois, cela façonne le monde, notre avatar.
Le jeu ne cherche pas à guider de manière excessive. Les objectifs restent souvent implicites, et la progression passe par l’observation et la compréhension du contexte. Cette liberté peut désorienter, surtout dans les premières heures. Être perdu me paraît logique au début, tant tout est généreux et riche, et forcément cela nécessite du temps pour tout comprendre et recoller les wagons. L’expérience fonctionne mieux sur des sessions prolongées de mon point de vue, où il devient possible de s’immerger pleinement dans la logique du jeu, et s’y investir pleinement. La direction artistique accompagne efficacement cette proposition. L’ensemble reste modeste sur le plan technique, mais séduisant à souhait. Le jeu ne cherche jamais à masquer ses limites, et préfère s’appuyer sur son identité visuelle pour créer une atmosphère propre.
Sur le plan technique qu’ergonomique plutôt, quelques aspérités apparaissent. Maîtriser l’interface demande un peu de temps, certains menus manquent parfois de clarté, mais encore une fois, cela vient avec le temps. Ce sont sur ce genre de points qu’on se rappelle de la nature indé du jeu par moments, sans pour autant compromettre l’expérience et le plaisir qu’on y trouve. La progression met en avant une forme de liberté rarement contrainte. Les choix effectués influencent réellement la perception du personnage et l’évolution de certaines situations. Les relations que l’on tisse se modèlent au fil de l’eau, au gré de nos actes et décisions. Cela progresse en même temps que l’histoire et génère un véritable sentiment immersif, que nos actes ont du poids.








Le jeu ne cherche jamais à simplifier son propos. Il assume une certaine densité, tant dans son écriture que dans ses systèmes. Cette exigence constitue à la fois sa principale force et sa limite la plus évidente. L’expérience demande du temps, de l’attention et une réelle implication. Elle ne conviendra pas à ceux qui recherchent un rythme soutenu ou une progression plus dirigée. En revanche, pour un joueur prêt à s’investir, elle offre une profondeur rarement atteinte dans ce type de production. Au fil des heures, une forme d’attachement se crée. A noter cependant l’absence de français, même dans les ST.
Assez friand des computer-RPG et des titres plus narratifs, Esoteric Ebb nous offre une expérience dense, exigeante par moments, mais profonde, à la narration solide. Sans révolutionner le genre, il parvient à nous scotcher des heures durant pour parcourir son monde, découvrir des mécaniques inspirées du jeu de rôle, avec un vrai sentiment de participer à un monde vivant, évoluant progressivement, où nos décisions altèrent d’une façon ou d’une autre l’ensemble. Je n’en attendais rien, sa DA m’a tapé dans l’œil, je me suis dit pourquoi pas, et j’en ressors globalement conquis. Une belle surprise du monde indé.